« Une pe
rsonnalité assumée est en mesure de voir la mode comme un jeu », Denis Desro
C’était un mercredi soir comme les autres…ou presque. J’opte pour le eye-liner, mon manteau de fourrure léopard (mois de janvier exige!!), mes skinnys et bottes noires. La totale, pour une conférence totalement attendue par les fanatiques de mode. Direction École supérieure de mode de Montréal, où Denis Desro, rédacteur en chef mode d’ELLE QUÉBEC et d’ELLE CANADA nous reçoit, le temps d’un entretien d’une heure.
Après une brève présentation durant moins de cinq minutes, M.Desro est déjà prêt pour la séance de questions. Très rapide, mais aussi très humble, il est maintenant prêt à répondre à la toute première main levée, qui marque l’interrogation de tous et chacun dans l’auditoire : comment est-il devenu rédacteur en chef mode? Après avoir fait des études en design, après avoir été illustrateur de mode et publiciste, c’est d’un ouvrage à l’autre que Desro est venu qu’à porter le chapeau de rédacteur en chef. « À la base, je n’ai jamais vraiment voulu être rédacteur. Ce que je peux confirmer, c’est que je possédais l’élément numéro un : la passion. La passion et la discipline sont les deux critères essentiels pour faire partie de ce milieu », affirme Desro. Avec plus de 80 défilés à l’horaire chaque saison; avec plus de cinq semaines de la mode à l’agenda (New York, Milan, Paris, Montréal et Toronto), avec la création de trois numéros d’ELLE en même temps, les shootings et la recherche d’un contenu et thème nouveaux à chaque mois, il va de soi que la discipline se doit d’être de la partie. S’ensuit à cela l’efficacité, la rapidité d’exécution, la constance et la capacité de renouvellement. Le tout, afin de bien répondre aux attentes des lecteurs et lectrices urbaines d’ELLE, afin de bien les faire évoluer, tout en considérant leur limite.
Des frontières québécoises à canadiennes; d’un ELLE à l’autre
Oscillant entre les deux revues, Denis Desro se permet d’avouer que la différence est minime entre le ELLE QUÉBEC (dont la première publication date de vingt ans) et le ELLE CANADA (dont la première publication date de huit ans). Il poursuit en affirmant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir et de produire un contenu différent, puisque la mentalité des deux types de lecteurs n’est pas assez prononcée. « Par contre, ce qui caractérise particulièrement le ELLE QUÉBEC est la simplicité de ses lecteurs. Les Québécois sont des gens qui ont une façon très basique et naturelle d’être et de rester soi-même. C’est pourquoi le style de nos différents reportages n’est pas trop « edgy ». Par exemple, si je prends le ELLE ITALIE, la revue possède un niveau visuel très riche et des images qui ont un très fort degré artistique, dû à leur culture mode profonde et riche artistiquement », déclare Desro. Ce qui est intéressant, c’est que le rédacteur travaille avec une équipe composée à plus de 80% de Québécois et de Canadiens. Selon lui, il est bien important de souligner les talents locaux, que ce soit pour la sélection des pigistes, photographes, stylistes, maquilleurs, etc.
Parlant de talents locaux…
Chaque saison, le magazine propose une édition spécialement axée sur les designers locaux. Desro se fait immédiatement clair : un de ses mandats est de non seulement faire connaître la mode internationale, mais aussi les manufacturiers et designers locaux. Dans ce cas, pourquoi se limiter à une seule édition de ce genre, par saison? Simplement parce qu’il n’y a pas assez de designers locaux pour remplir chaque numéro. Ce phénomène est d’ailleurs dû à une des principales lacunes de notre province, qui résulte en une population restreinte. Une population restreinte qui jouit tout de même de designers locaux très talentueux, dont Desro s’empresse de faire l’éloge : « Si je prends Denis Gagnon. Il pourrait percer dans n’importe quel pays et connaître un immense succès, parce que ce qu’il fait est du design de qualité à échelle internationale ». Par contre, l’exportation des créations de nos designers est difficile, puisqu’elle engendre d’importants coûts. Même principe pour leur participation aux diverses Semaines de la mode, qui réduit considérablement le nombre de défilés.
Le compte des mille et une images et des mille et une modes
« La mode est ludique. Elle doit d’abord être un plaisir. C’est une manière d’être, c’est pourquoi on ne doit surtout pas la prendre au sérieux. La seule chose qui me choque, c’est la mode qui tente de choquer », souligne Desro. Selon ses dires, une personne qui a du style peut mettre n’importe quoi, en créant les agencements qu’elle souhaite. Telle une image aux mille interprétations, la mode peut être créée de différentes façons.
La technologie au service des tendances
Chaque saison, les idéaux changent et on doit à l’évolution sociale l’émergence des tendances. Tout d’abord, les fabricants de tissus s’inspirent des « maisons de tendances », dont les dernières repèreront les nouveaux mouvements à la mode et ce, trois à quatre ans à l’avance. Ensuite, ce sera au tour des designers de s’inspirer des tissus pour leur collection. Qu’en est-il de l’inspiration d’un rédacteur en chef lorsque vient le temps de déterminer le thème, la ligne directrice d’un numéro? Selon les explications de Desro, un même thème peut être repris d’une saison à l’autre, puisqu’il sera toujours différent selon l’ère du temps. Ceci est en partie défini par le renouvellement des techniques photographiques, des vêtements et surtout de l’évolution de la technologie : « Le numérique a complètement changé l’esthétisme de la mode de par sa technique très précise », rapporte Desro.
Le sort des mannequins
Selon Desro, la fille voluptueuse ne prendra jamais la place d’un mannequin mince, car elle impose des limites au point de vue du support du vêtement. S’ensuivent à cela les nombreuses critiques et révoltes face aux mannequins actuels, qu’on qualifie de squelettiques. Le rédacteur affirme que les gens exprimant ce discours ont totalement tort et se base uniquement sur des préjugés. Il s’explique en argumentant que les mannequins travaillent beaucoup, voyagent constamment, oscillant d’un shooting à un défilé. Un mannequin doit avoir une très bonne santé pour faire face à ce rythme de vie; jamais une personne anorexique ne pourrait supporter de tels horaires.
Une mode aux teintes de la récession
Sujet d’actualité et conséquences inévitables, la crise économique touche à sa façon le milieu de la mode. En temps de limitation budgétaire, le but premier des designers sera de vendre. Pour ce faire, ils doivent s’assurer de créer ce que les gens veulent vraiment, ce qui se résume souvent à des basiques. En ce sens, tout créateur se doit de bien connaître le marché, pour ainsi répondre aux besoins et à la demande. Il s’agit de l’adaptation à la clientèle. Pour un magazine, la récession se reflète entre autres dans l’organisation d’un shooting : « Une séance photo de 10 000$ peut rapidement être réduite à 4 000$ », divulgue le rédacteur en chef mode, dont le défi est de conserver une qualité visuelle esth étiquement irréprochable. La dernière main est levée, le dernier sujet est abordé : l’avenir de la mode au Québec. Selon Desro, il est bien difficile de le déterminer : « La mode est un principe de chaîne à réactions, qui provoque des cellules très stylées qui vont ensuite émerger. Elles feront différemment et offriront un final très personnalisé ». Fascinant, me direz-vous?
photographie: Sébastien Roy



